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Pissenlits Sucre Secrets

Je suis Marie-Josée
À Paul
À Edmour
À Hyppolite
À Alexandre
À Louis Michel Hyppolite
À`Louis
À Pierre
À Germain
À Germain
À Jean
Les Theriot partirent de France au début du 17e siècle pour trouver une vie
meilleure en Acadie:
Ils y vécurent jusqu'au moment du Grand Dérangement en 1755. Par bateaux ils
furent d'abord déportés vers Boston au Massachusetts, puis en Caroline du sud,
au Massachusetts à nouveau, aux îles Saint Pierre et Miquelon, en France, encore
aux îles Saint Pierre et Miquelon, encore en France ,encore aux îles Saint Pierre
et Miquelon.
Ils partirent ensuite pour les îles de la Madeleine, qu'ils quittèrent enfin pour le
Nouveau-Brunswick en 1906.
Je suis Marie-Josée
À Jeannita
À Franck
À Grégoire
À François
À Joseph
À Joseph Coudjeau
À Paul
À Daniel
Venus du Poitou, les LeBlanc ont quitté Port-Royal en Acadie à la déportation
pour aller vivre à Memramcook, un village de résistants Acadiens où habitaient
également les indiens Micmacs.Paradoxalement, ils décidèrent de quitter
volontairement l'Acadie en 1927, pour aller tenter leur chance et chercher une vie
meilleure, près de Boston au Massachusetts.
Seul mon grand-père LeBlanc est revenu avec sa famille en Acadie...
____
Je suis née à Moncton en Acadie
En 1971 j'habite sur l'avenue MacBeth
Sur la MacBeth, il y a un hôpital anglais, la Croix bleue
Et la résidence du maire Jones
(Unilingue anglophone qui n'aime pas les acadiens
Et que les acadiens n'aiment pas non plus.)
En 1971 j'ai 6 ans et j’emprunte la route pour l'école Saint Henri
Au printemps le sol est humide et ça sent la terre
J'aime cette odeur forte de terre
Même si déjà mes ailes me démangent.
À l’heure du midi , je m'arrête au "Shopping Basket "
Acheter des bonbons multicolores
Qui m'attendent comme une récompense entre deux cours
Où je suis très souvent dans la lune
Daniel Belliveau mon voisin de classe
Accepte d'enlever son partiel pour me le montrer
Si je lui donne quelques-uns de ces bonbons
Il me dit de garder ça entre nous
Ma langue est colorée de bonbons défendus
Et j'aime ce mélange interdit de sucre blanc
Et de secrets.
À Moncton dans les années 70
Les manifestants sont dans la rue.
Pancartes, revendications de droits à réclamer
À prendre
On défend la langue et la culture
Ma mère fait entrer un piano dans la maison
Elle exprime en chanson les émotions fortes qui la traversent
La maison est ouverte aux convives et aux discours passionnés:
Poètes , écrivains , journalistes, musiciens
Viennent au 57 avenue MacBeth
Ils aiment le piano et la voix de ma mère
Qui finit toujours par les faire chanter
Le vin coule à flot
Les mots s'expriment haut et fort
Jusqu'à très tard dans la nuit
La langue et la musique
Éclatent comme de la chair vivante
Mise à nu lorsqu'une fête démarre
Mon plexus solaire est gorgé de choses ressenties
J'apprends que chez- nous on a du feu en dedans
Nous passons les étés de mon enfance près de la mer
A Cocagne
Sur le mur du salon
Un portrait du Cardinal de Richelieu
Juste en face
Un profil de la Sagouine
Qui le regarde droit dans les yeux.
Arrive la parenté des Etats au mois d'août
Ma grande tante Hermance .
Ramène de la liqueur de Baileys et du Whisky
Qu'elle a caché dans sa" purse" et dans ses jarretières
Pour passer la douane
"Hi Honey!! " ( interminables becs américains..)
Elle alterne entre un Anglais de banlieue de Boston
Et un Français qu'elle et son mari "Clem"
Laissent s'émietter à grands pas
Son rouge à lèvre très rose évoque une vie gourmande
Et son fard en poudre "Cover Girl"
Lui donne un air glorieux
De May West et de Louis XIV
Je sais qu'un jour, j'irai rencontrer des mafiosos
Et des bootleggers
Dans un cabaret de Banlieue de Boston..
Des amis de mes parents débarquent de Québec
Leurs enfants trouvent que j'ai un accent
Je trouve aussi qu'ils ont un accent
On fonce joyeusement vers un lieu commun
Dans une enfance, qui conjugue et partage tout
... Je sais qu'un un jour, j'irai au Québec
À 14 ans, je m'asseois au piano
La musique me prend par la main
Elle m'invite à trouver des mots entre les lignes
Mes maladresses errent au présent
Une fenêtre s'ouvre :
Ma grand-mère Thériault
Entonne un chant de mélancolie
Plein d'océans et de terre lointaine
Mon grand-père LeBlanc repousse sa crinière
Eclate de rire
Et avec ses 9 doigts restants
Bondit sur son violon.
J'apprends à aimer très fort
Les choses qui sont loin et proches à la fois
----------------
Québec un dimanche de mai 2012
( Sur les plaines d'Abraham)
Je m'asseois sur un banc face au fleuve
La mer me revient toujours
Elle allume des miroirs qui s'agitent.
Elle me dit d'écouter les sirènes de l'est
Et leurs chants déraisonnables
À l’horizon s'allument des villages de France.
Dans un bistro Parisien
Brel et Félix Leclerc
Trinquent joyeusement avec Bacchus
Leur rire est contagieux et leurs paroles déliées
J'ai envie d'entrer dans cette fête avec mon accordéon
Dehors dans la rue
Des gitans allument un grand feu
Ils me font signe de venir et m'invitent à danser.
Je me mets à tourbillonner sur moi-même :
Il y'a tellement de parenté
Que je ne sais plus où donner de l'âme entre l'Est et l'Ouest.
Au milieu de cette frénésie
Apparaît un vieil Indien Micmac
Il me dit qu'il me connaît
Il me demande de m'asseoir près du feu
Et de prendre une pause au bord de la Peticodiac.
Le feu devient un feu de camp de Beaumont près de Memramcook
Sous la lune , la présence de la terre est forte
Et les arbres nous protègent du vent.
Nous sourions calmement,
Nos langues sont inutiles
Notre complicité est déjà pleine de parentés
Il ouvre ma main
Du creux de ma paume
Jaillissent des espaces infinis de neige
Faisant une lumière étincelante
Éclipsant même la lune de Beaumont.
Cette neige se transforme devant mes yeux
En sucre de canne
L'Indien me dit de garder ça entre nous.
J'aime ce mélange de sucre blanc
Et de secrets.
Sur l’asphalte des villes du monde
Je fais claquer joyeusement mes talons
Mes yeux sont un phare qui embrasse la vie
Depuis un espace spontané
Je suis un pissenlit redoutable
Qui danse dans la tempête du chemin parcouru
Un grand sentiment de gratitude m'envahit:
Nous sommes partout
Notre mémoire semée aux 4 vents
Est une récolte infinie à réclamer
Et à offrir
Je souffle sur des milliers de bougies
Allumées tard la nuit sur la neige
Je sais qu'il y a de la parenté partout
Je sais
Qu'il y a toujours du monde à rencontrer
Je sais
Qu'il y a des mots et une musique
Je sais qu'ils viennent d'en dedans.
Marie-Jo Thério
Texte écrit à l'occasion du Forum sur la francophonie des Amériques
Québec, mai 2012

                                                                                                                               photo :Olivier Bloch Lainé

 

 

 

 

Je suis

Marie-Josée

À Paul

À Edmour

À Hyppolite

À Alexandre

À Louis Michel Hyppolite

À Louis

À Pierre

À Germain

À Germain

À Jean

Les Theriot partirent de France  au début du 17e siècle pour  trouver une vie meilleure en Acadie:

Ils y vécurent jusqu’au moment du Grand Dérangement en 1755. Par  bateaux ils furent d’abord  déportés vers Boston au Massachusetts, puis en Caroline du sud, au Massachusetts , aux îles Saint Pierre et Miquelon, en France, encore aux îles Saint Pierre et Miquelon,  encore en France ,encore aux îles  Saint Pierre et Miquelon.Ils partirent ensuite  pour les îles de la Madeleine, qu’ils quittèrent enfin pour le Nouveau-Brunswick  en 1906.

Je suis Marie-Josée

À Jeannita

À Franck

À Grégoire

À François

À Joseph

À Joseph Coudjeau

À Paul

À Daniel

Venus du Poitou, les LeBlanc ont quitté Port-Royal en Acadie à la déportation pour aller vivre à  Memramcook, un village de résistants Acadiens où habitaient également les Indiens Micmacs.Paradoxalement, ils décidèrent de quitter volontairement l’Acadie en 1927, pour aller tenter leur chance et chercher une vie meilleure, près de Boston au Massachusetts.

Seul mon grand-père LeBlanc est revenu avec sa famille …

____

Je suis née à Moncton en Acadie

En 1971 j’habite sur l’avenue MacBeth

Sur la  MacBeth, il y a un hôpital anglais, la Croix bleue

Et la résidence du maire Jones

(Unilingue anglophone qui n’aime pas les acadiens

Et que les acadiens  n’aiment  pas non plus.)

En 1971 j’ai 6 ans et j’emprunte  la route  pour  l’école Saint Henri

Au printemps le sol est humide et ça sent la terre

J’aime cette odeur forte de  terre

Même si déjà  mes ailes  me démangent.

À l’heure du midi ,  je m’arrête au  “Gallant’s Variety store”

Acheter des bonbons multicolores

Qui m’attendent comme une récompense entre deux cours

Où je suis très souvent dans la lune

Daniel Belliveau mon voisin de classe

Accepte d’enlever son partiel  pour me le montrer

Si je lui donne quelques-uns de ces bonbons

Il  me dit   de garder ça entre nous

Ma langue est colorée  de bonbons défendus

Et j’aime ce mélange interdit  de sucre blanc

Et de secrets.

À Moncton dans les années 70

Les manifestants sont dans la rue.

Pancartes, revendications de droits à réclamer

À prendre

On défend la langue et la culture

Ma mère  fait entrer un piano dans la maison

Elle exprime en chanson les émotions fortes qui la traversent

La maison est ouverte aux convives  et aux discours passionnés:

Poètes ,  écrivains , journalistes, musiciens

Viennent au 57 avenue MacBeth

Ils aiment  le piano et  la voix   de ma mère

Qui finit toujours par les faire chanter

Le vin  coule à flot

Les mots  s’expriment haut et fort

Jusqu’à très tard dans la nuit

La  langue et la musique

Éclatent   comme  de la chair vivante

Mise à nu lorsqu’une fête démarre

Mon plexus solaire est gorgé de choses ressenties

J’apprends que chez- nous on a du feu en dedans

______

Nous passons les étés de mon enfance  près de la mer

A Cocagne

Sur le mur du salon

Un portrait du Cardinal de Richelieu

Juste en face

Un profil de  la Sagouine

Qui  le regarde droit dans les yeux.

Arrive la parenté des Etats au mois d’août

Ma  grande tante Hermance                                                    .

Ramène  de la liqueur de Baileys et du Whisky

Qu’elle a caché   dans sa ” purse”  et dans ses jarretières

Pour passer la douane

“Hi Honey!! ” ( interminables  becs américains..)

Elle  alterne entre un Anglais  de banlieue de  Boston

Et  un Français  qu’elle et son mari “Clem”

Laissent s’émietter à grands pas

Son rouge à lèvre  très rose évoque une vie gourmande

Et son fard en poudre “Cover Girl”

Lui donne un air glorieux

De May West et de Louis XIV

Je sais qu’un jour, j’irai  rencontrer des mafiosos

Et des bootleggers

Dans un cabaret de Banlieue de Boston..

Des amis de mes  parents  débarquent de Québec

Leurs enfants trouvent que j’ai un accent

Je trouve aussi qu’ils ont un accent

On fonce joyeusement vers un  lieu commun

Dans une enfance, qui conjugue  et  partage tout

… Je sais qu’un un jour, j’irai au Québec

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À 14 ans, je m’asseois au piano

La musique me prend par la main

Elle m’invite à trouver des mots entre les lignes

Mes maladresses errent au présent

Une fenêtre s’ouvre :

Ma grand-mère Thériault

Entonne  un chant de mélancolie

Plein d’océans et de terre lointaine

Mon grand-père LeBlanc repousse sa crinière

Eclate de rire

Et avec ses 9 doigts restants

Bondit sur  son  violon.

J’apprends à aimer très fort

Les choses qui sont loin et proches à la fois

__

(Québec un dimanche de mai 2012 ,sur les plaines d’Abraham)

Je m’asseois sur un banc  face au fleuve

La mer me revient toujours

Elle allume des miroirs qui s’agitent.

Elle me dit d’écouter  les sirènes  de l’est

Et leurs chants déraisonnables

À l’horizon  s’allument des  villages  de France.

Dans un bistro Parisien

Brel et Félix Leclerc

Trinquent  joyeusement avec Bacchus

Leur rire est contagieux et leurs paroles déliées

J’ai envie d’entrer dans cette fête  avec mon accordéon

Dehors dans la rue

Des gitans allument un grand feu

Ils me font signe  de venir et m’invitent à danser.

Je me mets à tourbillonner sur moi-même :

Il y a tellement de parenté

Que je ne sais plus où donner de l’âme entre l’Est et  l’Ouest.

Au milieu de cette frénésie

Apparaît un vieil Indien Micmac

Il me dit qu’il me connaît

Il  me demande de m’asseoir près du feu

Et de prendre une pause au bord de la  Peticodiac.

Le feu devient un feu de camp  de Beaumont près de Memramcook

Sous la lune  , la présence de la terre est forte

Et les arbres nous protègent du vent.

Nous sourions calmement,

Nos  langues sont inutiles

Notre complicité est déjà pleine de parentés

Il ouvre ma main

Du creux de ma paume

Jaillissent des espaces infinis de neige

Faisant une lumière étincelante

Éclipsant même la lune de Beaumont.

Cette neige  se transforme  devant mes yeux

En  sucre de canne

L’Indien me dit de garder ça entre nous.

J’aime ce mélange de sucre blanc

Et de secrets.

__

Sur l’asphalte des villes du monde

Je fais claquer joyeusement mes talons

Mes yeux sont un phare qui embrasse la vie

Depuis un espace  spontané

Je suis un pissenlit redoutable

Qui danse dans la tempête du chemin parcouru

Un grand sentiment de  gratitude  m’envahit:

Nous sommes partout

Notre  mémoire  semée aux 4 vents

Est une récolte infinie à réclamer

Et à offrir

Je  souffle sur des milliers de bougies

Allumées tard la nuit sur la neige

Je sais qu’il y a  de la parenté partout

Je sais

Qu’il y a toujours du monde à rencontrer

Je sais

Qu’il y a des mots et une musique

Qui  viennent d’en dedans.

Marie-Jo Thério

Québec, mai 2012

Texte écrit à l’occasion du Forum sur la francophonie des Amériques